FRANCE 2 JOUE AU "JEU DE LA MORT"

Publié le 22 Mars 2010

jeu_de_la_mort.jpgIllustration : le dessin de Chimulus sur « Le Jeu de la mort » 

 

Il existe plusieurs télévisions et non une seule. Dans la concurrence acharnée qui l'oppose aux autres chaînes, la chaîne de service public France 2 joue la carte de la vertu et renvoie à l'enfer du vice celles qui, sous prétexte de proposer des jeux toujours plus excitants aux téléspectateurs, les rendent complices de situations qui mettent des compétiteurs en danger de mort.

 

Il s'agit du « Jeu de la mort », programmé le 17 mars 2010 en prime time. L'émission met en scène un jeu intitulé « La zone extrême », fictif puisque France 2 ne mange pas de ce pain là. Le principe de ce jeu renvoie plutôt aux chaînes qui font leur beurre ou leur miel des émissions dites de télé-réalité. Comme dans tout jeu, le candidat doit répondre à des questions. Mais s'il y répond mal, il ne se contente pas de perdre. Chaque mauvaise réponse provoque une punition, à savoir une décharge électrique dispensée par un des « questionneurs ». Plus les mauvaises réponses s'accumulent, plus les décharges électriques augmentent en intensité. La chaise sur laquelle le candidat est assis risque bien de se transformer au bout du compte en chaise électrique à l'américaine et le jeu de se conclure avec la mort du candidat, dès lors définitivement « puni ».


Pourtant questionneuses et questionneurs continuent à infliger leurs décharges électriques au candidat malgré ses cris de douleur et ses protestations : « Laissez-moi sortir! », « Je ne veux plus jouer! »...Quelques-un(e)s manifestent le désir de se retirer mais la présentatrice, on ne peut plus conforme aux canons de sa fonction, leur intime le conseil de « ne pas se laisser intimider ». Certain(e)s iront jusqu'au bout alors que le candidat, peut-être mort, ne répond plus aux questions et ne réagit plus aux décharges électriques..


Le téléspectateur de France 2 est placé d'entrée de jeu dans la confidence. Le rôle du candidat est joué par un acteur qui, bien sûr, ne reçoit pas de décharges électriques. Mais questionneuses et questionneurs sont bel et bien réels et ils ne sont pas, eux, dans la confidence. Ils ont été sélectionnés pour participer, à leur insu, à un dispositif expérimental qui vise à tester les limites, s'il s'en existe, de la soumission à l'autorité (télévisuelle en l'occurrence).


Sur la relation sadomasochiste que certaines émissions instaurent avec le téléspectateur, j'ai proposé quelques éléments d'analyse dans un article publié en 2005 : Je vous assure que c'est bien vous ». Mais ce n'est pas sur sur cette voie que s'engage France 2. D'ailleurs, il n'est pas du tout question du plaisir qu'un individu peut éprouver quand il inflige de la souffrance à un autre. Et puis les téléspectateurs de France 2, qui sont évidemment de bons téléspectateurs, sont mis hors jeu, innocentés en quelque sorte. Il n'est pas question que l'on puisse les soupçonner un seul instant de s'identifier à des tortionnaires. Ils sont invités à participer, avec toute la distance requise, au dispositif expérimental que l'émission a mis en place dans l'intention on ne peut plus louable de les faire réfléchir. Bien sûr, il faut les mettre dans le bain. On ne leur épargne pas des images un peu hard prélevées sur différents écrans du monde, par exemple, une dissection de cadavre. Mais si on ne regardait pas ces images, comment pourrait-on y réfléchir? Ne dites surtout pas que le procédé est manipulateur.

 

L'analyse de France 2 est axée autour d'une rationalisation de l'intériorisation du pouvoir qui dépossède les questionneurs de leur libre arbitre.


Voici donc, nous explique-t-on dans le débat qui succède à la diffusion du film, des individus en état

agentique (ou état d'obéissance). Placés dans la situation où on les voit évoluer, ces individus peuvent agir en complète contradiction avec les valeurs qui sont supposées régir leur comportement en société (par exemple, le respect de l'autre). Ils perdent tout sens de leur responsabilité, ils ne s'appartiennent plus, ils obéissent à des ordres.


L'état agentique serait-il lié aux pouvoirs de la télévision dont l'émission nous donne quelques exemples horrifiques?


Oui et non. Référence est également faite aux régimes totalitaires où tous les membres d'une même société sont supposés marcher du même pas. Rien à voir, bien entendu, avec nos sociétés démocratiques qui font le plus grand cas de la liberté individuelle. Mais les individus supposés libres qui composent nos sociétés, dans certaines conditions et situations, renoncent à leur liberté. Faut-il alors invoquer la nature humaine? L'homme serait placé sous l'empire du Mal (version religieuse) à moins qu'il ne soit, version plus moderne, le jouet de ses pulsions destructrices. Tous les schémas manichéens peuvent alors se donner libre cours. Mais les théories de la nature humaine ne laissent guère de place à l'espoir. Lorsque les circonstances seront (dé)favorables, l'homme retombera toujours dans ses mauvais travers.


On peut faire une autre hypothèse. L'homme se construit en société dans des relations qu'il établit avec la nature. C'est parce que l'homme interagit avec la nature, et la transforme, qu'il n'est pas lui-même une « nature ». Il s'extrait de la nature, non pour s'y opposer, mais en vue d'en connaître les lois pour la transformer.


S'agissant du (télé)spectateur, une question n'a pas été posée qui est pourtant fondamentale: à qui s'adresse-t-on en lui quand on s'adresse à lui? Le téléspectateur est multiple au sens où chaque homme (et là, il ne s'agit pas seulement du téléspectateur) contient tous les rapports au monde possibles, c'est-à-dire tous les rapports au monde qu'il a vécus au cours de la construction de son histoire – des plus arriérés au plus évolués 


Il est des rapports au monde qui désasujettissent l'homme, des rapports au monde tendus vers la transformation de l'existant. Pourquoi ne pas partir de tels rapports pour envisager les rapports de sujétion? (cf. l'article Actualisations du multiple)


Qui peut acquiescer à l'autorité télévisuelle s'il n'est déjà assujetti? Autre question que l'émission n'a jamais posée qu'à la marge et sans y apporter aucun élément de réponse. Les participants à l'émission ont fortement désiré y participer. Ils ont consacré du temps et de l'énergie pour être finalement sélectionnés...par France 2. Avant toute mise en jeu, ils adhéraient déjà au principe du jeu, ils étaient déjà assujettis à l'autorité télévisuelle, celle de France 2 en l'occurrence.


Il est vrai que France 2 essaie de jouer sur les deux tableaux. Oui, c'est bien France 2 qui propose cette émission en forme de dispositif expérimental mais les participants ne sont pas tout à fait des téléspectateurs de France 2 comme les autres. Il n'est pas impossible qu'ils regardent les « mauvaises » chaînes, celles qui proposent des jeux dangereux. Ils sont plutôt constitués en sujets-objets d'observation pour les « bons » téléspectateurs de France 2. Ce double jeu permet d'éviter une question, moins spectaculaire qu'une décharge électrique, mais pourtant plus décisive: comment peut-on désirer participer à un tel jeu?


La télé critique la télé? Pour cela, il aurait fallu que France 2 commence par s'autocritiquer avant de critiquer les autres, les « mauvaises » chaînes. Les chaînes de « service public » pourront-elles sortir un jour d'une optique concurrentielle? Cette sortie ouvrirait pourtant sur une fin de partie. Il y aurait toujours des jeux, peut-être, mais des jeux où il n'y aurait plus de gagnants ni de perdants, c'est-à-dire des jeux où nul n'aurait plus l'occasion d'exercer un quelconque pouvoir sur autrui.


Gérard Leblanc

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Rédigé par mediascreationrecherche.over-blog.com

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