Une certaine tendance du cinéma militant

Publié le 20 Mai 2010


 

"Solutions locales pour un désordre global" (Coline Serreau) ressemble au film que nous n’aurions jamais voulu faire et qui pourtant, par certains aspects, ressemble au nôtre : Un autre horizon.


On retrouvera par exemple dans les deux films les mêmes chercheurs en micro - biologie des sols, Lydia et Claude Bourguignon et, plus généralement, une même défense offensive de l’agriculture biologique.


On ne peut que se réjouir d’une telle convergence. Les films qui tentent de faire partager cette vision du devenir de l’agriculture ne seront jamais assez nombreux. Nous ne prétendons aucunement à l’exclusivité de cette vision, au contraire nous visons à ce qu’elle soit la plus largement répandue et partagée.


Pourtant, une finalité commune ne justifie pas l’usage de n’importe quels moyens, cinématographiques en l’occurrence. Et nous divergeons tellement avec Coline Serreau sur le choix des moyens que nous sommes amenés à nous interroger sur la convergence de nos finalités.


Pour convaincre le spectateur, faut-il « labourer son psychisme », faut-il l’hystériser ? Faut-il faire violence au spectateur pour dénoncer celle faite à la terre ? Nous pensons au contraire qu’il faut faire appel à sa conscience.


Solutions locales…ne cesse de combiner agressions visuelles et agressions verbales.


Agressions visuelles, d’abord. Par ses mouvements spasmodiques, la caméra ne cesse pas de violer les espaces qu’elle explore. Loin de nous permettre de découvrir le visible et ses enjeux, elle le recouvre en permanence par des mouvements irréfléchis qui miment une exploration visuelle hystérisée.


La caméra imite les saccades oculaires ce qui aurait pour effet de rendre ses mouvements « libres et vivants, comme des yeux qui découvrent, regardent, sans grammaire imposée ». Il est difficile de se tromper davantage. L’œil de la caméra, s’il a quelque chose à voir avec elle, ne relève en aucune façon de la vision humaine « au naturel ». Les saccades oculaires ont pour fonction de rétablir la continuité des mouvements par accommodations successives. Saccader les mouvements de la caméra revient au contraire à introduire de la discontinuité dans un mouvement continu.


Les nombreuses interviews du film sont parsemées à leur tour par des trop grands plans qui n’ont d’autres effets que de violer l’intimité des personnes interviewées sans nous permettre de pénétrer davantage le processus de leur réflexion.


Les agressions visuelles se combinent tout au long du film avec de multiples agressions verbales. La cinéaste recherche en permanence chez les interviewés la petite phrase qui fait mouche. On prétend « emporter le morceau » en mettant les rieurs de son côté. Tout cela sent le procédé à plein nez et, pour mieux dire la manipulation. La dernière séquence du film en témoigne davantage encore. La musique s’élève sur un fond visuel de visages souriants, épanouis ou hilares. Elle semble intimer l’ordre au spectateur d’avoir à se lever pour applaudir à la béatitude future qui nous est promise. En termes de marketing, on appelle ça une standing ovation.


Bien entendu, il ne s’agit pas seulement d’une question de formes. On observe tout au long du film une tendance à la spectacularisation des analyses qui aboutit, par une série de raccourcis, à ruiner leur validité théorique…et pratique. On en donnera ici deux exemples.


Les produits chimiques utilisés en agriculture ont une origine militaire. Il est bon de le rappeler comme il est bon de rappeler que les programmes civils de recherche bénéficient des « avancées » des programmes de recherche militaire dans presque tous les domaines, de l’informatique aux moyens d’observation visuels et sonores. Mais l’industrialisation de l’agriculture n’est pas due, comme le laisse entendre le film, à la nécessité d’écouler des produits chimiques de destruction massive qui n’avaient pu l’être au cours des guerres précédentes. Elle est liée de façon déterminante au développement du capitalisme dans l’agriculture. Il en va de même pour les semences qui, nous dit-on, devraient échapper au statut de marchandise. Mais comment pourraient-elles y échapper dans une société fondée sur la recherche du profit et, par conséquent, sur la marchandisation de tout ce qui peut être commercialisé, y compris ce qui relève de l’intime, le sexe ou les croyances religieuses ?


Autre exemple. D’après le film, l’homme serait destructeur et la femme constructive par nature, en ce qu’elle serait porteuse de valeurs nourricières et protectrices. On assiste à la reprise d’un vieux schéma manichéen qu’on ne s’attendait pas à trouver là. Est-ce cela l’opposition masculin/féminin, la différenciation entre les deux pôles yin et yang qui, nous dit Coline Serreau dans une interview, devraient « s’équilibrer » ? En réalité, la lutte entre les pulsions de vie et de mort est une des contradictions motrices du développement humain et elle existe aussi bien chez les femmes que chez les hommes, même si les formes qu’elle revêt peuvent être différentes. Voilà un autre raccourci, « féministe » celui-là, qui nous éloigne de la compréhension des contradictions réelles.


Entasser les exemples, ne rien oublier. Plus les exemples seront nombreux, plus le film sera convaincant. Pour être convaincant, il faut être complet. Alors on rajoute une pincée de modèle agro - forestier, plus une pincée de biodynamie, même si ce qu’on nous en dit et nous en montre n’explique en rien ce qu’il en est de la biodynamie et de son efficacité. Peu importe, on aura abordé tous les sujets, on ne pourra rien nous reprocher.


Envisager une question sous tous ses aspects ne consiste certainement pas à accumuler le maximum d’informations. Il s’agit d’éclairer un rapport au monde, à la nature et, par le montage, d’en exposer la logique. Il s’agit moins de multiplier les informations que de comprendre comment un rapport à la nature se construit et par quels processus d’intellection et d’appropriation. Pour cela il faut se détourner du spectaculaire et d’une culture du résultat. La nature nous enseigne aussi à faire du cinéma. Elle nous invite à donner, par les moyens du cinéma, une représentation de ce que peut être une découverte pour un paysan chercheur. Elle nous invite à retracer la lente maturation d’une pratique au fil du temps, au rythme des saisons. « On s’apprendra au fil du temps » dit le céréalier Jean-Pierre Cathelat dans Un autre horizon. La nature ne ressemble pas à un clip, il faut s’y faire.


 

 

 

Rédigé par néant

Publié dans #Agriculture bio

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